Blessure noire, Une nouvelle à lire...

 

Début 2011, Michaël MOSLONKA s'implique dans l'aventure Bassin Minier Uni - Nord-Pas de Calais avec les jeunes de la classe de 4e A du collège Pierre et Marie Curie de Liévin.

 

Sous forme d'ateliers d'écriture, cette aventure donne naissancera à une nouvelle intitulée Blessure noire. Celle-ci fera partie du livre comprenant l'ensemble des réalisations des participants de l'opération menée par le BMU.

Elle a été écrite à 80% par les élèves, l'écrivain limitant son investissement à des conseils d'écriture et à des reformulations ou réajustements validés ou non par les jeunes auteurs. Le choix de la nouvelle (genre réaliste) ayant été, également, choisi par eux.

 

 

Blessure noire

par les élèves de classe de 4èmeA  du collège Pierre et Marie Curie de Liévin (62) :

Laurianne, Dylan, Cyndra, Florian, Sullivan, Valentin, Sébastien, Chloé, Amélie, Olivia, Valentin, Miryama, Rowan, Mélanie, Louise
Margaux, Kathleen, Julian
avec la participation des professeurs d’Arts Plastiques et de Français, Mlle Seillier et Mlle Malki. 

 

 

 

   Une nouvelle ? Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire ?
   J’étais sur le chemin du retour, il était déjà tard – passé dix-huit heures – et, comme à mon habitude, j’allais rendre visite à Jean qui se trouvait sur son banc où il se rendait chaque soir. L’homme aux pigeons ! souriais-je avec tendresse. C’était le surnom que les jeunes du collège lui donnaient. On le lui avait attribué car il nourrissait régulièrement les pigeons qui se posaient devant lui.
   Quel chanceux ! me disais-je encore parfois. Nourrir des pigeons et ne faire que cela !
   Quand je fus arrivée sur la place Rimbaud ce n’est pas seulement Jean qui occupait mes pensées mais aussi ce satané projet sur le bassin minier auquel ma classe devait participer.
   J’étais vraiment en panne d’idées.
   Dès que j’aperçus Jean je m’arrêtai et me mis à l’observer. Rien ne pouvait perturber cet homme de 86 ans pendant ce moment généreux qu’il partageait avec ses petits comme il aimait les appeler. Pas même tous ces adolescents qui s’amusaient autour de lui, qui le regardaient à peine et qui ne comprenaient pas pourquoi une jeune fille de treize ans pouvait être autant attachée à une personne âgée avec qui elle n’avait aucun lien familial. Ils pensaient que j’avais mieux à faire que de rester des heures à discuter avec lui. Ils avaient bien tort. Ce qu’ils ne savaient pas, c’est que ce vieux monsieur était devenu en quelque sorte un grand-père de cœur.
   Même s’il parlait peu de sa vie, j’avais appris à le trouver sympathique. Je restais cependant intriguée par sa blessure noire comme il nommait parfois sa jambe raide qui le faisait boiter. Mais il se montrait distant à chaque fois que je voulais aborder son passé.


   Tout en pensant ainsi à lui, je me dis alors que cet homme si secret avait sans doute un tas d’histoires à raconter et qu’il pourrait peut-être me donner des idées.
   Portée par cette illumination, je m’avançai d’un pas motivé vers Jean. Assis sur son banc, sa canne posée à côté de lui, il jetait des miettes à ses petits. Je le vis s’interrompre et sortir de la poche de sa veste une photo qu’il regarda d’un air mélancolique pendant plusieurs secondes.
   ─ Salut Papy Jean ! lui lançai-je en m’approchant.
   Il releva la tête, retira sa casquette – la même depuis notre rencontre, en octobre dernier –  et replaça ses cheveux grisonnants au moyen de sa grande main maigre, un peu tremblante, avant de se couvrir à nouveau. Je fus à nouveau frappée par la tristesse de ses petits yeux bleus.  De plus, il paraissait bien fatigué. Plusieurs questions le concernant me revinrent à nouveau à l’esprit quand il me répondit en cachant sa photo :
   ─ Oh, bonjour Julie ! Comment va ma tiote brune ?
   ─ Et bien… la routine, sauf qu’aujourd’hui à l’école, on nous a proposé de faire un travail… Mais… voilà…
   J’hésitais. Je ne savais trop comment lui parler de mes difficultés, encore moins lui demander son aide.
   ─ Ben, qu’est-ce qu’il y a ma tiote brune ? T’as l’air bien embarrassée ? Raconte !
   ─ Eh bien il s’agit d’un concours sur la mine auquel seule notre classe doit participer. Chacun doit écrire une nouvelle. En quatrième, on est dix-neuf. Sur les dix-neuf histoires, une seule sera choisie et pourra paraître dans le journal La voix des terrils. Et à ce propos Papy Jean, ta blessure noire n’aurait-elle pas un rapport avec la mine ?
   ─ Très perspicace ma tiote ! Les mines, c’est un thème très intéressant tu sais ! J’ai bien connu les galeries qui couraient sous la terre…
   ─ J’avais vu juste, tu es une ancienne Gueule Noire, Papy ! m’exclamai-je  tout à coup. C’est ça ? Pas vrai ?
   Il sourit devant mon enthousiasme.

***

   Papy Jean se  taisait. Toujours assis sur son banc, il regardait deux gamins, l’air nostalgique. Je le fis revenir à moi en lui demandant pleine d’espoir :
   ─ Peux-tu m’en raconter davantage ? 
   Je le vis hésiter puis il me lança :
   ─ Bon … d’accord… Mais c’est bien parce que c’est toi !
   ─ Merci Papy ! m’écriai-je, aux anges.
   Jean observa avec attention les alentours pour gagner un peu de temps, puis inspira profondément et commença le récit de sa vie :


   « J’avais onze ans quand je suis allé pour la première fois dans la fosse 3 d’Auchel et je n’en menais pas large. J’avais menti sur mon âge car je devais descendre avec mon grand frère pour aider à subvenir aux besoins de la famille. C’était simple de mentir au porion. Certes, j’avais onze ans mais j’en paraissais quinze. Je me dévouais pour ma mère qui souffrait de problèmes financiers dus au maigre salaire qu’elle ramenait chaque mois. Mon père venait de décéder suite à un coup de grisou quelques mois auparavant et maman se retrouvait seule avec deux gamins : mon grand frère Paul et moi-même. D’ailleurs, les difficultés qu’elle endurait se reflétaient sur son apparence. Le poids du deuil avait rendu son visage émacié et blême. Ses yeux cernés pleuraient souvent. Malgré tout, elle se montrait forte pour nous et j’admirerai toujours sa force de caractère. La vie, pour moi, n’était pas de tout repos. Je me levais tôt, travaillais au trou jusqu’à 14 heures puis je rentrais et m’occupais du jardin. Paul, lui, passait son temps au bistrot à jouer aux cartes avec ses amis de la mine. Lorsque, le soir, je pouvais enfin me reposer, je regardais les fils d’ingénieurs revenir de l’école. Qu’est-ce que je les enviais ! Ils n’avaient pas à trimer comme moi ! Bref, les temps étaient durs mais on essayait de survivre… »
   Jean s’arrêta de parler et je compris que c’était à cet instant que cela devenait dur pour lui. Son regard se fixa sur un point imaginaire, il glissa la main dans la poche de sa veste et sembla y toucher quelque chose. Sûrement son habituelle photo. Il resta un moment dans cette position, puis il soupira et reprit là où il avait interrompu son récit :
   « Ce jour-là, nous étions en plein travail, le bruit assourdissant des machines était insupportable. L’air était suffocant et sec, chargé de poussière de charbon. Mes vêtements me collaient à la peau tellement je transpirais. Rien de bien nouveau dans ça. C’était notre quotidien à tous. Le contremaître qui n’était pas vraiment dupe sur mon âge et qui avait besoin de main-d’œuvre, m’avait confié une tâche de galibot, celle de tenir la cage du canari. Ce canari  occupait  une place importante dans le trou car s’il mourait, c’était qu’il y avait du gaz dans les environs. Un seul coup de pic sur la roche provoquait alors une étincelle qui elle-même pouvait entraîner une catastrophe…
   Le bruit des pioches résonnait dans nos têtes, tous les mineurs étaient concentrés. Soudain l’oiseau cessa de respirer et je le vis tomber de son perchoir. Paniqué par cette situation qui m’était totalement inconnue, je ne savais que faire. Les mineurs se figèrent, angoissés. Cela dura à peine une minute puis, d’un seul coup, il y eut une énorme explosion. Les lourdes poutres de bois qui étayaient la galerie s’effondrèrent dans un fracas épouvantable, écrasant certains, assommant d’autres ou alors bloquant les mineurs affolés. Ce qui fut mon cas. Des gravats et des morceaux de bois étaient tombés sur ma jambe. Cependant, je me débattais, il fallait que je m’assure que mon frère aille bien ! Un de mes camarades me remarqua et alerta les autres qui vinrent m’aider. Une fois libéré, je me redressai et repris mes esprits. Mon oreille droite saignait à cause de la déflagration ; j’y fis à peine attention tant j’étais obnubilé par la possibilité que Paul soit blessé. L’odeur de la mort se mêlait à la fumée, ce qui me faisait encore angoisser davantage. J’avançais dans l’obscurité lorsque mon camarade me retint pour que je fasse demi-tour mais je le repoussai. Je retournai et tâtais tous les cadavres que je croisais. La lampe de mon casque me fournissait seulement un peu de lumière, chaque petit gémissement que percevait mon oreille valide me redonnait une lueur d’espoir. Malheureusement, plus le temps passait, plus la douleur de ma jambe persistait et l’espérance de retrouver Paul se consumait.


   Les hurlements et les gémissements s’amplifièrent auxquels s’ajouta le bruit des secours qui arrivaient. Puis, la galerie se vida petit à petit, ne laissant plus que les morts derrière elle. Les secouristes s’occupèrent de remonter les gens encore vivants et quand vint mon tour je résistai. Pour moi, c’était inconcevable de laisser mon frère sans savoir comment il allait. Cependant je ne faisais pas le poids face à deux hommes et je dus l’abandonner.

   Rentré chez moi, le plâtre à la jambe, j’allai donner un peu d’espoir à ma mère. Mais plus tard cet espoir se volatilisa lorsqu’en consultant le tableau des victimes, nous vîmes écrits le prénom de mon frère et notre nom de famille : Paul Taffin. Nous étions anéantis. Suite à cette tragédie et à cause de ma blessure à la jambe, je ne suis plus redescendu dans la fosse. Pourtant, un travail tout aussi éprouvant m’attendait. Je tenais à ma mère et après un coup dur comme celui-là, je me vis dans l’obligation et le besoin de prendre soin d’elle. »
   Je ne sus alors que dire suite à ce récit émouvant. D’ailleurs un silence s’installa pendant lequel je me remis en question. Moi, « la tiote brune » comme il m’appelait, j’eus subitement honte de mon comportement. J’osais me plaindre alors que d’autres avaient vécu et vivaient peut-être encore des moments terribles… D’une voix fragile, Jean m’arracha à mes pensées :
   ─ Merci Julie. Merci, c’est la première fois que j’arrive à parler de la mort de Paul depuis cet accident. Et cela, c’est grâce à toi.
   Ce fut avec fierté et émotion que j’entendis ces paroles…    
    

       

***

   Plus tard je continuai à revoir Jean mais moins souvent. Certains soucis m’empêchaient parfois de lui rendre visite, de plus un changement significatif se produisit dans ma vie. En effet, son histoire me fit comprendre la grande chance que j’avais, celle d’aller à l’école, d’apprendre et de profiter des joies simples de la vie. C’est donc pour cela, et au grand bonheur de mes parents, que je me remis à étudier sérieusement et à m’intéresser à tout ce qui pouvait m’être enseigné.
   J’écrivis l’histoire de Jean. Une fois la nouvelle terminée je pus la remettre à mon professeur. Ce récit me permit de remporter le concours. Il allait donc être publié dans le journal.
   Enfin je pouvais aller voir mon grand-père de cœur pour lui annoncer la bonne nouvelle. Ce jour-là je courus vers la place Rimbaud, mais arrivée près du banc, Papy Jean n’était pas là. Déçue, je retournai chez moi. Chaque jour je me rendais à la place dans l’espoir de le retrouver. En vain. Je partis donc en quête de sa maison sur internet. Dès le lendemain, l’adresse en poche, je me rendis chez lui.


   Une fois dans la rue Gramme et devant le numéro 84, je remarquai que les volets étaient fermés. Des meubles ainsi que des affaires personnelles logeaient sur le trottoir. Paniquée, j’allai questionner les voisins pour y voir plus clair, mais personne ne put m’aider. Cela me plongea dans un profond désarroi. Retenant mes larmes, je retournai devant le mobilier laissé sur le trottoir et me mis à fouiller dans les cartons. Dans l’un d’entre eux, je découvris sa casquette et sous cette dernière une photographie jaunie sur laquelle se trouvaient Jean, son grand frère Paul, sa mère et son père. J’hésitai, puis je pris ces deux objets. Pour moi, ils étaient devenus trop précieux pour être ainsi abandonnés. Je partis sur le chemin du retour. Mes larmes, cette fois, ne purent s’empêcher de couler…

 

Liévin - le 11 avril 2011

(merci à Florence Mini et à Myriam Masson de la BMU,

aux professeurs Mlle Malki et Mlle Seillier et au principal du collège Pierre et Marie Curie,

sans qui cette aventure littéraire n'aurait pas été possible!

sans oublier, les élèves, graines d'écrivain)

 

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